Le constat
Les départs du pôle design de Google (et part “design”, je parle avant tout de “user experience“, “interface”) se suivent :
Les raisons d’un divorce
L’essence de Google : les chiffres
Google est rempli d’ingénieurs, de développeurs, de mathématiciens, de statisticiens… C’est la source, le coeur de leur métier, et avant tout, de leur réussite. Il y a d’abord eu l’imperturbable moteur de recherche. Puis il y a eu tout le reste, toutes les applications, qui ont soutenu et renforcé l’emprise de Google sur le web.
Google vit de chiffres et d’algorithmes. Le facteur humain existe (ce qui l’a différencié d’autres moteurs de recherche notamment) mais reste marginal. Tout se calcule, se mesure, et s’appuie sur des données : un monde binaire et quantifié où les données ne mentent pas.
Le design ne se calcule pas
Il est compliqué dans un environnement pareil pour un designer de faire comprendre que son travail peut rarement être mesuré. Il existe le A/B testing pour certains cas de figure, mais lorsque l’on voit ce genre de test utilisé pour se décider entre 41 teintes de bleu (et voir lequel est le plus efficace), on s’imagine que les données prennent ici trop d’importance.
Le rôle d’un designer est d’imaginer de nouvelles expériences, des intéractions innovantes. C’est un travail bien plus global et intéressant que de choisir une couleur ou la taille d’une bordure. Les conversations dans Gmail, le scroll actif de Reader ou les timezone de Google Calendar sont autant d’exemples de design réfléchi, original et efficace, qui n’auraient pu être réalisés arithmétiquement.
Les designers de Google ont eu leur mot à dire. Les résultats sont là. Mais leur influence n’a cessé de décroître ces derniers temps, et cet âge d’or est désormais révolu. Les designers sont, contre leur gré, moins des actifs que des consultants.
Opinion versus tests
Le “user testing” est loin d’être infaillible, et bride fortement l’innovation, la prise de risque, lorsqu’on en abuse. Le vice d’un tel processus est de se retrouver rapidement dans l’impasse, à court d’éléments sur lesquels s’appuyer.
Il faut souvent laisser la décision à une seule personne, légitime et consciencieuse, qui par son expérience, a une opinion fiable sur la solution au problème. Même s’il est difficile de faire comprendre à des ingénieurs qu’un tel choix est le meilleur, car non démontré dans l’absolu, il est indispensable d’agir de cette manière pour éviter des incohérences regrettables et contre-productives.
En soi, Google est l’opposé d’Apple, où les designers (Steve Jobs en premier) ont un souhait souvent difficile à réaliser que les ingénieurs doivent à tout prix concrétiser. Et ces derniers y arrivent avec succès.
Et la suite ?
Je suis admiratif de Google. Si je ne l’étais pas, je ne prendrai pas le temps d’écrire ce post pour tenter de comprendre cette rupture nette et, pour ma part, inattendue. Ces départs multiples de cadres me semblent inquiétants, parce que j’ai l’impression que l’on n’a pas tenté de les empêcher. Est-ce que Google peut se permettre de se séparer d’autant de talents ? Peut-être qu’ils pensent que oui, et l’avenir dira s’ils s’en mordront les doigts ou pas.
Peut-être que l’erreur de Google est d’avoir recruté ces designers pour un poste qui ne leur correspond pas. Lorsque l’on recrute des compétences, il faut en avoir la nécessité, et non pas recruter un statut à qui l’on exigerait des travaux discordants. Le risque est que ces designers ne puissent même plus exercer leur travail, parce que l’essence même de leur profession leur a été subtilisée par quelqu’un d’autre. La confiance entre l’entreprise et le salarié est alors brisée, et le divorce inévitable.